Le lundi 17 mars ont eu lieu les obsèques de Monseigneur Philippe Bär à la cathédrale de Rotterdam dont il fut évêque de 1983 à 1993. Moine de Chevetogne ayant fait profession le 29 décembre 1955, c'est le P. Abbé Lambert Vos qui a prononcé l'homélie de ses funérailles.
« Seigneur, montre-nous le Père, et cela nous suffit ! » (Jn 14, 8). Ces paroles de
l’apôtre Philippe à Jésus, lors de la dernière Cène, résument toute la vie de Mgr
Philippe Bär et traduisent son profond désir. Si elles ne sont pas directement à
l’origine de sa vocation monastique, elles sont tout au moins à l’origine du nom
que Ronald Bär reçut lors de son entrée au noviciat du monastère bénédictin de
Chevetogne, le 21 décembre 1954. Et c’est à notre fondateur, dom Lambert
Beauduin, qu’il le doit. Il lui avait confié qu’il désirait avoir le nom d’un apôtre,
et dom Lambert avait suggéré au prieur de l’appeler Philippe. De surcroît,
Ronald aimait cet apôtre parce que, disait-il, Notre Seigneur a enseigné à
Philippe l’amour du Père : « Qui me voit, voit le Père » (Jn 14, 9). Mgr Philippe,
- c’est ainsi que nous l’appelions au monastère pour le distinguer du Père Abbé
Philippe, - Mgr Philippe aimait rappeler le souvenir de dom Lambert Beauduin
qui l’avait pris en affection dès leur première rencontre à l’Institut orthodoxe
Saint-Serge à Paris. Un même amour de Dieu le Père avait dû les rapprocher, de
même au niveau de leur caractère, une certaine jovialité qui s’était maintenue
par-delà les dures épreuves que chacun avait connues.
Ce désir de voir le Père, mais aussi de servir Dieu, comme le confiait le jeune
postulant, a donc été pour Mgr Philippe le fil rouge qui a traversé toute sa vie,
avec ses hauts et ses bas, ses forces et ses faiblesses, ses zones d’ombre et de
lumière. « Seigneur, montre-nous le Père, et cela nous suffit ! » Cela nous suffit,
mais cela n’est jamais assez « car nous cheminons dans la foi, non dans la claire
vision », comme le dit saint Paul (2 Co 5, 7). Et ce cheminement est celui de
toute une vie à la suite de ce Jésus qui est « le Chemin, la Vérité et la Vie » (Jn
14, 6).
C’est donc attiré par le Père, révélé dans le Christ, sans qui « nul ne peut venir
au Père » (Jn 14, 6), mais sans doute aussi attiré par son amour de la liturgie et
du chant grégorien, que Ronald Bär a rejoint la communauté de Chevetogne
engagée au service de l’unité des chrétiens. Dans son cheminement personnel, il
était lui-même passé de l’Église réformée à l’Église catholique romaine,
affirmant avec force ce choix fondamental qui avait été si déterminant pour lui,
tout en respectant cependant les convictions personnelles de chacun. On
reconnaîtra là sa délicatesse de sentiment et sa largesse d’esprit.
Mgr Philippe était un homme de culture et de contact, un homme de cœur aussi.
On ne saurait trop insister sur ses indéniables qualités de cœur. Généreux, il se
faisait tout à tous, refusant difficilement ce qui lui était demandé, parfois pris au
piège de sa bonté et d’une trop grande sensibilité.
Parfait polyglotte, il s’exprimait avec aisance en plusieurs langues, la plupart du
temps avec entrain. Il avait un art consommé de mener la conversation ou d’y
prendre part. On dira que ce sont là des qualités bien humaines, mais n’est-ce
pas cette humanité qui contribue à rendre le christianisme plus incarné et
finalement plus proche de tout un chacun ?
Mgr Philippe a été un apôtre du Christ, parfois avec la fougue et la hardiesse
d’un saint Paul. On pourrait se demander comment un homme aussi actif, tant
dans les charges qu’il a remplies au monastère que dans les différents ministères
qu’il a exercés en dehors, que ce soit comme aumônier des forces armées ou
vicaire épiscopal puis évêque au diocèse, et qui de plus avait connu la réclusion
des camps japonais, avait pu opter pour la vie monastique. C’est que Mgr
Philippe avait quelque chose de ces moines missionnaires comme l’Église en a
connus à chaque âge de son histoire, il avait un tempérament d’apôtre et
d’évangélisateur. De surcroît, il avait un sens pastoral inné et fut un vrai berger
pour le troupeau qui lui était confié. Son intérêt et son amour pour son cher
diocèse de Rotterdam, mais aussi pour les divers cercles qui, au fil des ans, se
sont constitués autour de lui, ne se sont jamais démentis, et sa sollicitude
perdura au-delà de l’heure de la retraite. Il a aimé son ministère. Il a aimé son
ministère sacerdotal et il aimé son ministère épiscopal. Christo et Ecclesiae,
pour le Christ et pour l’Église, comme le dit sa devise épiscopale.
Personnalité attachante, parfois contrastée, contestée aussi, Mgr Philippe fut très
largement apprécié et aimé. Il avait le souci des autres et leur voulait toujours du
bien. Nombreux sont les témoignages de gratitude. Il suffit de voir cette
assemblée pour le comprendre.
Cela dit, Mgr Philippe avait beau faire preuve d’entrain et de jovialité, il n’en
avait pas moins ses moments d’anxiété, d’impatience et de découragement. Les
quatre années passées à l’adolescence dans les camps japonais le marquèrent
durablement, et la mort de sa mère à la suite des mauvais traitements subis dans
ces mêmes camps fut une blessure qui ne cicatrisa jamais. La perspective de la
retrouver dans le Royaume de Dieu lui était néanmoins une douce consolation,
comme il le confiait encore tout récemment à son frère André. Ajoutons que
malgré les souffrances endurées dans les camps, Mgr Philippe se fit l’ardent
promoteur de la réconciliation entre les Pays-Bas et le Japon.
Plusieurs fois décoré d’ordres honorifiques néerlandais, il en était fier, sans
fausse modestie, mais aussi sans se départir de sa simplicité. Une simplicité dont
il faisait preuve à tout moment, pouvant entamer la conversation avec tout un
chacun quelle que soit son origine sociale.
Au terme d’une longue vie, voici désormais Mgr Philippe dans la simplicité de
la mort, « mis à découvert devant le tribunal du Christ pour [recouvrer] ce qu’il
aura fait pendant qu’il était dans son corps, soit en bien, soit en mal » comme
nous l’avons entendu dans la 2 e lettre de saint Paul aux Corinthiens (2 Co 5, 10).
Au Christ, Philippe, humble pécheur, peut encore dire dans un ultime
soupir, dans un ultime sourire : « Seigneur, montre-nous le Père et cela nous
suffit ! » Cela nous suffit parce que cela nous comble !